Gordon Gekko, trader et exilé fiscal à Singapour

J’admets avoir longtemps hésité avant de contacter Gordon Gekko* alias @SkyZeLimit sur Twitter. N’étant pas franchement en accord avec ses prises de positions parfois extrêmes et surtout sa vision sans concession du monde actuel.

Cependant le personnage est intéressant à plus d’un titre. D’abord parce que son discours contraste avec la langue de bois habituellement maniée par les financiers et d’autre part parce qu’il laisse rarement indifférent. Bref Gordon c’est quelqu’un qu’il est facile de détester mais qu’il est difficile d’ignorer.

Le centre financier de Singapour

De surcroît il ne faut pas oublier que Singapour est une des places fortes financières d’Asie. Les logos au sommet des tours du Central Business District (CBD) rapellent tous les jours qu’ici la Finance est reine et que la loi du marché est toute puissante.

De facto une partie non négligeable de la population travaille directement pour les plus grands établissements financiers de la planète comme pour les petites boutiques spécialisées dans les marchés de niches.

 

Présentation rapide !

Donc moi c’est Gordon, mais si t’es du Fisc, pour toi c’est Monsieur Gordon. Et si t’es à la FSA, même pas tu m’appelles, tu m’oublies. Je suis arrivé à Saint-Gap l’année de mes 33 ans, je m’en souviens très bien d’abord parce que c’était précisément cette année (2012) et qu’ensuite c’était juste avant l’année fiscale Japonaise qui commence en avril.

Avant cela, comme tu t’en doutes, j’étais déjà hors de France : planqué fiscalement au Japon pendant les 10 dernières années.

Ici je travaille pour ma boîte de trading qui m’a expatrié, mais c’est du trading d’artisan, de la Finance de Marché de petite PME, la PnL qui sent bon le Jasmin, tout ça quoi.

 

Comment es-tu arrivé à Singapour ?

J’attendais un gros bonus qui n’arrivait que fin février et au Japon il allait sérieusement se faire amputer : pays en crise, manque de liquidités et tout ça. Du coup direction le soleil de Singapour.

Sans compter le fait que ma boîte a reçu une incitation fiscale  du gouvernement (comprendre exonération d’une partie des impôts) pour les 5 ans à venir pour bouger ses effectifs à Singapour. Du coup tout le desk a été envoyé dans la Cité-Etat.

La compétition est rude dans la région pour attirer les QG Asie des grosses boîtes internationales et à ce petit jeu, la Cité-Etat se débrouille très très très bien. Bonus : je retrouve mes partenaires de sport d’une grande banque Suisse qui a déménagé du Japon à Singapour l’été dernier.

 

Pourquoi Singapour est-elle si populaire auprès des jeunes français ?

C’est une vrai question? Pour réussir en France il faut mieux avoir fait la bonne école, faire partie d’un réseau ou avoir des parents bien placés, cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, en pleine période de crise. Tout se joue aux réseaux, aux recommandations et aux petits arrangements entre amis.

Du coup pour la majorité des jeunes c’est soit galérer dans des stages sous payés ou des CDD renouvelables, soit  jouer au loto (un conseil, si tu gagnes, ne restes pas en France) ou alors partir pour faire carrière à l’étranger.

Je comprends parfaitement que pour des jeunes, dynamiques, prêt à tout pour ce faire du blé, Saint-Gap est la voie rêvée. Après faut s’imaginer sur la PIE via la CTE en deuxième sur la Lamborghini pour vraiment apprécier tous les charmes de la Cité-Etat.

 

Singapour, paradis fiscal: mythe ou réalité ?

Le paradis ça serait qu’on paye pas d’impôt, moi la pression fiscale ça me donne de l’urticaire. Maintenant le taux d’imposition est bien plus alléchant que celui de Grande-Bretagne, de la France ou du Japon malgré quelques limitations mais c’est quand même bien moins opaque à Singapour qu’ailleurs et tout est bien expliqué sur le site de l’IRAS.

Après je dirais qu’il y a infiniment plus de contrôles qu’au Panama ou dans un autre pays corrompus de l’Amérique Latine et qu’on ne peut donc pas y faire n’importe quoi.

 

Le coût de la vie est-il plus élevé à Singapour ou en France ?

On ne vas pas mentir, à partir d’un certain niveau de revenu il est relativement moins cher de vivre à Singapour à cause des taux d’impositions délirants en France. L’autre facteur à prendre en compte est la stabilité de la politique fiscale qui n’évolue pas au gré des élections.

La ville de Singapour

Donc oui le coût de la vie est paradoxalement moins cher à Singapour qu’en France quand on est riche, sans compter qu’on peut vivre tranquillement vu qu’ici être riche c’est plutôt bien vu.

Parce qu’en France quand t’es riche, c’est limite si t’as le sida : faut pas le dire et surtout pas le montrer, parce que cet argent tu l’as forcément volé !

 

La chose qui t’a le plus surprise à Singapour ?

Les indiens, j’en avais jamais vu autant de toute ma vie et c’est ma première expérience avec eux. D’Inde, je ne connaissais que les petits cochons éponymes et pratiquement rien sur la culture, les langues. Tu savais toi qu’ils ont une influence énorme sur les cours de l’or ? Cette culture semble fascinante.

 

Un retour en France est-il envisageable ?

Ça dépends avant tout du nombre de gendarmes qui viennent me chercher. Après je ne vois aucun problème à installer ma résidence en France tant que celle-ci n’est pas fiscale ah ah ah !

Bon maintenant, vu les récentes dispositions du gouvernement en place, je ne me vois pas y mettre un orteil avant un long moment. T’imagines même pas la part de taxe qui a dans 1 litre d’essence pour la Lamborghini.

Et bon on n’est pas dans le besoin mais c’est dur pour les petits artisans de la finance mondiale que nous sommes hein.

 

Vodka martini, Singapore Sling ou Dom Pérignon tu choisis quoi?

Le Dom Pérignon pendant le brunch dominical bien évidement. Le Singapore Sling ne s’applique que pour la petite de 25 ans du Back Office qui va se faire rouler dessus par l’As du Trading Floor.

Quand au Vodka Martini… ça fait un peu mélange de prolétaire, penses-y, de l’alcool de patate quoi…

 

Merci à Gordon d’avoir pris le temps (et le temps c’est de l’argent comme il n’a pas manqué de le souligner) de répondre à mes questions. Cela m’a permis de rencontrer cette fameuse “Finance sans visage” dont tout le monde parle mais que finalement peu de monde connaît. J’avoue avoir été relativement désarmé par la franchise de Gordon.

 

*Le prénom a été modifié (pour ceux qui en doutaient encore…)